Enora de Saint Pol-Stuart

Mon père était Guillaume de Saint Pol-Stuart. D’après mon parrain, il descend de la fameuse lignée des Stuarts prétendants au trône des trois royaumes. Il est mort en 1988 sur une route d’Ecosse.

Ma mère était Mary Caitlin Mac Dougall, de la branche des Mac Dougall de Lorn dont le siège est à Dunollie House près d’Oban en Ecosse. Elle est morte avec mon père. J’avais cinq ans quand ils sont morts.

Donald Mac Donald, mon parrain m’a recueillie et élevée dans le manoir de mes parents près de Dinard. J’y ai vécu des jours heureux avec lui et sa famille. Mais la perte de mes parents a été pour moi plus qu’une déchirure. Ils ont emporté avec eux mon innocence et ma spontanéité enfantine. La culpabilité les a remplacés. Je savais qu’ils allaient mourir. Je savais et je n’ai rien fait pour l’empêcher. Ce qui ne devait être qu’un cauchemar nocturne de petite fille s’est transformé en réalité et chaque détail de mon rêve a pris forme devant mes yeux avec une réalité insoutenable ce jour-là sur cette route près d’Oban. Je n’avais que cinq ans à l’époque et je ne pouvais rien faire pour les sauver. Aujourd’hui, j’en ai vingt de plus, je ne peux pas les faire revenir mais je peux au moins essayer de comprendre pourquoi ils ont été si sauvagement assassinés et par qui. Après leur mort, ma vie a basculé. J’ai perdu mon innocence et en même temps j’ai dû apprendre à vivre avec mes rêves et avec cette étrange faculté qu’avait mon esprit à voyager hors de mon corps. J’étais une enfant solitaire non par goût mais par peur des autres enfants. J’avais peur de rêver d’eux tout comme j’avais peur de rêver de mon parrain, de mes cousins et même de tante Anna. Personne n’a jamais su que j’avais ces dons. Ma petite voix me disait de garder ce secret pour moi et c’est ce que j’ai fait pendant toutes ces années. Ce n’est que très récemment que j’ai appris que ma mère et mes ancêtres maternels, et uniquement les femmes, avaient le don de faire des rêves prémonitoires. J’ai apparemment hérité ce don de ma mère et, venant d’elle, uniquement de lui. Je tiens à le préciser car mes autres dons n’ont pu m’être légués que par mon père. Et les Stuarts n’ayant pas démontré au cours des siècles passés de prédispositions à la magie (auquel cas, je pense qu’ils s’en seraient servis pour remonter sur le trône en un battement de cils !), seule la mère de mon père (inconnue à ce jour), peut m’avoir transmis ses dons. D’après mon parrain, elle serait morte à sa naissance. Une seule personne sait qui est cette femme,  enfin, deux si on compte mon grand-père qui la séduite, mais il garde obstinément le secret sur ce pan de sa vie amoureuse. La Voix sait qui elle est, j’en mettrais ma main à couper. Mais il ne me le dira que s’il juge que cela est absolument nécessaire pour moi de le savoir et uniquement à condition que cela serve ses intérêts. Ceci dit, je ne sais pas grand-chose sur la Voix si ce n’est qu’il est d’un pragmatisme horripilant, adore les devinettes et jouer avec mes nerfs. Mais au moins, je sais que je peux compter sur lui et si je suis encore en vie c’est en grande partie grâce à lui et à l’opiniâtreté de mon parrain mais ça c’est une autre histoire…

Dans l’immédiat, ce que j’essaie de partager avec vous ce sont quelques souvenirs de mon enfance. Cependant, ils me font prendre conscience en même temps que je vous les raconte que ce que je vis aujourd’hui m’était annoncé mais je n’ai pas su lire les signes ou du moins, je n’ai pas voulu les voir…

J’ai appris il y a peu par mon cher parrain que Iain Mac Dougal, le chef du clan des Mac Dougall de Lorn, avait fait de ma mère un peu avant sa mort son unique héritière, dépossédant ainsi son frère Angus Og de sa part d’héritage… Pas étonnant qu’il soit un peu aigri et qu’il en veuille à ma mère et par ricochet à moi son unique enfant qui suis sensée hériter du fief des Mac Dougall de Lorn. Je comprends mieux aussi pourquoi mon parrain se méfie autant de lui. Mais aussi loin que je me souvienne, ce n’est pas Donald qui fut le premier à me mettre en garde contre lui.

Je devais avoir sept ou huit ans. Je vivais avec mon parrain dans notre manoir près de Dinard et Anna, sa femme, m’avait envoyée acheter du pain au village. Je devais traverser un bosquet de chênes puis emprunter le chemin des Douaniers le long de la côte, longer le Prieuré et enfin rejoindre la route. J’adorai ce sentier, surtout la partie qui surplombe des rochers acérés et une langue de sable fin quelques mètres plus bas. On avait une vue magnifique sur l’océan et j’adorais regarder les vagues déferler sur les rochers lorsque la marée était haute. J’aimais sentir le vent s’engouffrer dans ma veste et ébouriffer mes cheveux. Mais ce jour-là, quelque chose avait changé. Je ne saurais dire exactement ce qui avait changé, peut-être était-ce une ombre qui n’aurait pas dû être là, un buisson qui avait bougé dans mon dos, le silence des oiseaux dans le bosquet. Je ne sais. Toujours est-il qu’en sortant du petit bois, je me rappelle très bien m’être sentie épiée. Tous mes sens étaient aux aguets. J’accélérai le pas et longeai la falaise en serrant très fort l’anse de mon panier. C’est alors que je l’entendis. Ce n’était qu’un murmure mais une voix dans ma tête me dit très distinctement et très impérieusement de courir et de me cacher dans un gros rocher qui se trouvait à quelques mètres devant moi. J’obéis aussitôt. Je courus à perdre haleine, contournai le rocher et découvris une ouverture cachée derrière un buisson de genet. Je me glissai à l’intérieur et remis les branches du buisson en place pour dissimuler ma cachette. Il y avait suffisamment de place dans le rocher pour que j’y tienne recroquevillée sur moi-même. Je reculai le plus loin possible de l’entrée et attendis. La voix continuait de me parler avec beaucoup de douceur et de tendresse. Elle m’enjoignit de ne pas faire de bruit et de ne pas bouger. Soudain, une ombre surgit devant le buisson. Elle resta un moment immobile puis une voix avec un fort accent cria : « Elle ne doit pas être loin, fouillez le bois. ». Enfin, l’ombre s’éloigna. La voix dans ma tête me souffla de ne surtout pas bouger et d’attendre encore avant de sortir. Je tremblais comme une feuille et mon cœur battait follement dans ma poitrine. C’est alors que j’entendis une douce mélodie raisonner dans mes oreilles. Elle me berça et m’apaisa. Mes tremblements cessèrent et je me mis à respirer plus calmement. Puis un long moment plus tard, la voix m’avertit que je pouvais sortir sans crainte mais que je devais à tout prix retourner chez moi et ne plus jamais sortir seule. Ce que je fis. Elle me dit aussi avec beaucoup de fermeté : « Ne met pas ta confiance dans le sang de tes ancêtres. ». Ce fut incompréhensible pour moi sur le moment vu mon jeune âge mais j’eus par la suite tout le temps de méditer sur le sujet. Je ne compris que bien plus tard ce qu’il avait voulu dire et je restai toute mon enfance et une petite partie de ma vie d’adulte avec cette mise en garde mystérieuse dans un coin de mon esprit. A la demande de la voix, je ne racontai à personne mon aventure et gardai pour moi mon expérience avec ma petite voix intérieure. Je fus punie par ma tante Anna non pas pour ne pas avoir acheté le pain mais parce que je refusai obstinément de donner une explication au fait que je rentrais les mains vides. Mon parrain comme toujours pris ma défense et je fus à partir de ce jour-là sous la constante surveillance de mes cousins Iain et Dougal, comme si Donald avait compris ce qui c’était passé sur le chemin des Douaniers. J’en fus secrètement soulagée et nos liens devinrent encore plus forts.
Entre l’assassinat de mes parents, mes rêves prémonitoires, ma mésaventure sur la falaise et les mises en garde de la voix dans ma tête, je me demande comment j’ai fait pour ne pas hanter les cabinets des psychiatres tout au long de mon adolescence ! J’imagine très bien leur diagnostic : hallucinations auditives, hallucinations visuelles, fort sentiment de paranoïa et recours excessif à la violence (ça c’est parce qu’il fallait bien que j’exprime d’une manière ou d’une autre mes angoisses, ma culpabilité, ma colère et ma frustration, du coup mes camarades d’école et mes cousins me servaient de punching-ball… beaucoup plus efficace qu’une séance de psy !) : une vraie psychotique en puissance ! Heureusement pour moi, mon parrain n’a pas suivi l’avis des directeurs d’école qui se sont succédés et qui voulaient tous me faire passer des tests psychologiques. Donald a choisi la manière forte pour me canaliser et m’a enseigné la discipline à sa manière. Ce fut efficace et je devins rapidement aussi douée en classe qu’en arts martiaux. Mais il ne s’est pas arrêté là et c’est grâce à son enseignement que j’ai survécu à mes premiers mois ici…à son enseignement et à la Voix…

C’est drôle et j’ai un peu honte de vous l’avouer mais… j’ai longtemps cru que la voix qui m’avait parlée ce jour-là était celle de mon père et qu’il me protégeait depuis le paradis… Au fond de moi, je sais bien que ce n’est pas possible mais j’aime cette idée, elle me rassure et me donne l’impression d’être très spéciale. Maintenant que j’y réfléchis, je me rends compte que la Voix a toujours été là et qu’il n’a jamais cessé de dialoguer avec moi. J’avoue que c’est assez flippant mais en même temps étrangement rassurant…