Le massacre de Glencoe

Les falaises sombres forment un gigantesque cul-de-sac au-dessus de la vallée de Glencoe.  Les pics des « trois sœurs » se profilent à gauche et la dernière forme la paroi de la passe.  On distingue des grottes, très haut dans la roche : là se cachèrent Deirdre et son amant Naoise que ses frères accompagnaient. Poursuivis par la haine du roi Conchobar d’Irlande à qui la jeune fille était destinée, ils parcoururent l’Écosse sauvage, jusqu’à ce que la traîtrise de Conchobar ramène les jeunes gens à la cour d’Ulster… pour y mourir.  Le surnaturel imprègne si fortement ces parages que les hommes de Glencoe naissent tous poètes.

Plus forte que les ombres de la mythologie, une horreur bien réelle a posé un voile noir sur Glencoe. C’est ici dans la vallée de Glencoe que se place un épisode particulièrement célèbre de l’histoire des Highlands, épisode que la tradition écossaise maintient toujours vivant.

La fidélité au roi Jacques Stuart était profondément enracinée dans beaucoup de clans et l’hostilité aux Campbell (traditionnelle dans toute une partie du pays), l’était encore plus.  Et si l’aspect religieux de ces rivalités ne doit pas être surestimé (les Campbell presbytériens contre les Mac Donald catholiques), il ne doit pas non plus être passé sous silence.

Aussi, quand prit fin le bref règne de Jacques VII Stuart en 1688 avec son exil en France, les clans de la région, catholiques pour la plupart, furent-ils réticents à se rallier au nouveau souverain presbytérien, issu de la Maison de Hanovre.  Après la convention qui offrit la couronne d’Écosse en mars 1689 à  Guillaume d’Orange (époux de Marie fille du Roi Jacques), le vicomte de Dundee rassembla les Highlanders avec la ferme intention de mettre Guillaume dehors et de remettre le roi Jacques sur le trône. Mais malgré leur victoire à Killicrankie, les Highlanders se trouvèrent désemparés et perdus, leur chef ayant été tué dans cette bataille. Et ils furent définitivement battus à Dunkeld un mois plus tard. Sur le chemin du retour, les Mac Donald de Glencoe et de Glengarry mirent à sac les terres de leur voisin, Robert Campbell de Glenlyon et le ruinèrent définitivement.

Craignant toujours une renaissance du mouvement Jacobite, le gouvernement de Guillaume d’Orange se retrouva face à un dilemme cornélien : apaiser les Highlands ou bien… les détruire avant qu’ils n’aient la bonne idée de demander de l’aide aux rois catholiques d’Europe.  Alors, Guillaume eut l’idée de proposer le pardon à tous les clans qui prêteraient serment d’allégeance à la couronne d’Angleterre. Et dans une proclamation officielle, il ordonna aux chefs de clan de lui faire allégeance avant le 1er janvier 1692, faute de quoi toute insoumission serait châtiée « par le feu et l’épée ».

Les inspirateurs de la politique du gouvernement dans toute cette affaire furent essentiellement le « maître de Stair » (le ministre John Dalrymple), qui résidait à ce moment-là à Londres auprès du roi, John Campbell comte de Breadalbane et Archibald Campbell comte d’Argyll.  Ils prônèrent la dureté et ils furent entendus par Guillaume.

Le moment de l’année avait été mûrement réfléchi comme l’écrit si bien le maître de Stair :
« L’hiver est la seule saison où nous sommes sûrs que les Highlanders ne peuvent s’échapper en emportant les femmes, les enfants et le  bétail dans les montagnes… c’est le bon moment pour les tailler en pièces dans la longue nuit noire ». Parmi les clans jacobites ou réputés tels, figurait le petit clan des Mac Ian Mac Donald de l’austère vallée de Glencoe, un sept du grand clan des Mac Donald.  Ils avaient la réputation d’être particulièrement pillards et indisciplinés et étaient en guerre permanente avec leurs voisins : les Campbell de Glenlyon.

Jacques II attendit le dernier moment pour autoriser les chefs jacobites à faire allégeance à son gendre. Les chefs se rendirent au rendez-vous et prêtèrent serment. Mais deux chefs manquaient à l’appel : Mac Donald de Glengarry, chef d’un clan important, et le vieux chef des Mac Iain Mac Donald de Glencoe, clan turbulent mais jouant un rôle mineur chez les Mac Donald.  Ce dernier, arriva à Fort William le 31 décembre pour s’entendre dire qu’il s’était présenté au mauvais endroit. Il demanda au commandant du Fort une lettre prouvant sa bonne foi et partit pour Inveraray, siège du substitut du juge royal. Sans doute autant en raison de sa lenteur naturelle que du mauvais temps, il y arriva avec trois jours de retard. Et comble de malchance, l’officier public s’étant absenté, il dut attendre le 6 janvier pour accomplir son devoir. Pour Guillaume, c’était l’occasion rêvée. Il accorda un délai à Glengarry et prit Mac Ian pour bouc émissaire. Il écrivit d’ailleurs dans ce sens au général commandant les troupes anglaises dans les Highlands : « Si Mac Ian de Glencoe et cette tribu peuvent être complètement coupés du reste des clans, ce sera un acte en faveur de la justice publique que de  faire disparaître cette secte de bandits. »

Une compagnie du régiment d’infanterie du comte D’Argyll, commandée par le capitaine Robert Campbell de Glenlyon (parent par alliance de Mac Ian), fut donc expédiée à Glencoe sous le prétexte de faire des manœuvres dans la vallée.  Fidèle aux lois de l’hospitalité Mac Ian Mac Donald et son clan les accueillirent aimablement et les hébergèrent durant plusieurs jours.  Pendant son séjour, le capitaine Campbell passa du temps à boire et à jouer aux cartes avec Mac Ian et ses fils tandis que les soldats fraternisaient avec les membres du clan.

Le 12 février, Robert Campbell reçut de son supérieur, le major Duncanson, les instructions suivantes 
: «  Vous avez ordre de fondre sur les Mac Donald de Glencoe et de passer au fil de l’épée tous ceux qui ont moins de soixante-dix ans. Vous devez veiller particulièrement à ce que le vieux renard et ses fils ne vous échappent sous aucun prétexte ».

Ce soir-là, Robert Campbell et deux de ses officiers dînèrent comme de coutume chez Mac Ian.  Pendant ce temps, quatre cents soldats faisaient mouvement dans la nuit pour bloquer l’accès de la vallée par le nord et par le sud.

Le 13 février 1692, les feux des torches illuminèrent la vallée dans le silence glacé de l’aube naissante. Campbell de Glenlyon et ses hommes exécutèrent les ordres avec méthode et zèle. Des groupes de soldats allèrent en silence de maison en maison, massacrèrent les Mac Donald, hommes, femmes, enfants, encore endormis et brûlèrent leurs demeures.  Le chef Mac Ian fut abattu sournoisement par un des officiers avec qui il avait trinqué la veille. La neige se mettant à tomber, quelques habitants de la vallée, profitèrent du chaos et de la pénombre de la nuit pour fuir dans les collines enneigées au-dessus de la rivière Coe. Trente-neuf Mac Donald (surtout des femmes, des enfants et le vieux chef) furent assassinés.  Les survivants s’enfuirent dans les montagnes enneigées où les plus faibles périrent de faim et de froid. 

Guillaume d’Orange et Stair avaient gagné : la tuerie allait servir d’exemple aux jacobites et permettre au gouvernement de tenir en laisse cette région insoumise. Mais deux des  fils de Mac Ian survécurent et révélèrent le forfait. La  propagande Jacobite s’en empara aussitôt et toute l’Europe catholique et même l’Angleterre protestante  s’indignèrent de la barbarie et de la perfidie du gouvernement du roi Guillaume.

Le principe sacré de l’hospitalité ait été violé et, que les hommes de Glenlyon aient massacré de sang-froid leurs hôtes, révulsait même ceux qui n’avaient aucune sympathie pour Glencoe et les siens. Les journaux anglais enquêtèrent et confirmèrent que des hommes à la solde du roi avaient bien reçu l’ordre de saisir l’occasion de neutraliser les irréductibles Mac Donald. La violence et les massacres entre clans faisaient partie pour ainsi dire de la routine pour les clans mais plus que le massacre, c’est la violation du principe sacré de l’hospitalité, surtout entre Écossais, qui souleva l’indignation de tous. Campbell de Glenlyon commit l’irréparable, l’impardonnable, l’inconcevable selon l’éthique gaélique en violant ce principe sacré dans les Highlands. 

Aujourd’hui encore, Glencoe, the Glen of the Weepings, la Vallée des Larmes, semble ne rien avoir oublié : à l’entrée de l’auberge Clachaig, rendez-vous immanquable des randonneurs et des montagnards, une plaque en cuivre annonce qu’on n’accueille ici ni les démarcheurs, ni… les Campbell.


Les Celtes sont renommés dans le monde entier pour l’amitié et l’hospitalité dont ils font preuve envers leurs hôtes ; une tradition qui a ses racines dans les temps anciens. L’écrivain grec Diodore de Sicile disait des Celtes, au 1er siècle av. J-C : « Ils invitent aussi les étrangers à leurs banquets et c’est seulement après le repas qu’ils leur demandent qui ils sont, et ce dont ils ont besoin ».

Cette coutume a persisté tout au long des siècles et persiste encore aujourd’hui dans les Highlands mais aussi partout dans le monde où nos ancêtres ont immigré après Culloden.