Qui suis-je, que suis-je ?

Certains m’entendent, d’autres pas. Pourquoi seulement eux et pas les autres ? Cela restera un mystère pour vous. Tout ce que vous devez savoir est que seuls quelques élus peuvent m’entendre. C’est moi qui les choisis et seulement moi.

C’est une question de survie, pour moi, pour mon peuple…pour vous aussi.

Mes ennemis, nos ennemis sont nombreux et puissants. Notre combat dure depuis des siècles. Du moins, des siècles pour vous, des millénaires pour nous. Le temps n’a pas la même signification dans mon monde et dans le vôtre. Il n’a ni limite ni frontière ni emprise sur notre monde.

Qui sommes-nous ? Certains nous appellent les Anciens, d’autres, le Petit Peuple et ceux qui nous haïssent nous appellent sorciers ou créatures du Diable. Je préfère « Anciens », j’aime ce nom car il sous-entend que nous sommes les dépositaires d’une certaine forme de sagesse, d’un savoir ancestral et que nous avons la connaissance de toute chose, ce qui est vrai d’une certaine manière. Notre savoir est immense et nombre d’entre vous aimeraient le posséder. Non pas par soif de sagesse mais par avidité. Car celui qui possède le savoir détient le pouvoir. C’est du moins ce que vous croyez et tant que vous persisterez dans cette voie, vous vous fourvoierez et vous serez les artisans de votre propre perte.
Vous, les Hommes, vous nous craignez et vous nous vénérez comme des Dieux depuis des siècles. Vous avez érigé des monuments pour nous prier de vous aider mais aussi pour vous protéger de nous. Nous vous avons aidé à grandir parce que c’est dans notre nature. Nous ne demandions rien en échange mais vous avez cru que nous vous serions reconnaissants de vos sacrifices sanglants et de vos cercles de pierre à notre gloire. Vous avez préféré écouter ces fous sanguinaires qui se font appelés Mages et qui vous demandaient de sacrifier vos bêtes ou vos jeunes vierges. Par leurs fautes et votre crédulité vous avez attisé la peur et la haine de ceux qui se proclament les représentants de l’Unique sur Terre. Ils vous ont combattu et puni en brûlant vos maisons, en tuant vos hommes, vos femmes et vos enfants. Ils vous ont obligé à renier vos croyances pour n’adorer qu’un Dieu, l’Unique. Nous n’avons pas fui et nous avons été les spectateurs volontairement passifs de votre déchéance. Nous avons laissé la désolation et des siècles d’obscurantisme s’installer, pour vous punir de vos excès mais aussi parce que l’oubli est notre meilleure arme pour les combattre. Ils ont transformé les Anciens en Saints et nos actes en miracles. Peu nous importe qu’ils se soient appropriés les bienfaits que nous vous avons dispensés depuis la nuit des temps. L’essentiel alors était de vous aider à grandir et à devenir une race savante et sage. Nous avons échoué sur bien des points. La haine, l’intolérance et la cupidité ont pris possession de vos cœurs. Cette terre d’Ecosse qui vous a vu naître est devenue un champ de bataille où s’affrontent les forces du mal. C’est ici que tout a commencé et c’est ici que tout finira, d’une manière ou d’une autre.
Mais pour bien comprendre la colère qui tourmente mon âme depuis des siècles, il faut d’abord que vous sachiez comment tout a commencé.

Bien avant l’arrivée des Romains, Alba (l’Ecosse aujourd’hui), était une terre sauvage où le Petit Peuple pouvait aller et venir sans crainte. Par Petit Peuple entendez les créatures que vous appelez avec un mélange de crainte et d’émerveillement : Elfes, Fées, Kelpies, Brownies, Banshee et autres petits êtres malicieux qui passent leur temps à inventer mille et une facéties mais dont les conséquences ne sont parfois pas sans risques pour vous, malheureusement. Il faut les en excuser, ils ne sont pas toujours conscients des conséquences de leurs actes, tout comme vous d’ailleurs.
Il y avait aussi des humains dans ces contrées inhospitalières du nord d’Alba, les Pictes, « les hommes peints », mais nous vivions en harmonie. Ils habitaient les plaines et nous, les forêts, les lochs et les collines. Nous n’avions pas peur les uns des autres et nous nous respections. Parfois quand ils étaient malades, nous allions les aider. Et ils nous remerciaient en déposant à l’entrée de la forêt, ou du loch voisin, de la nourriture. Ils ont vite compris que nous ne mangions pas de viande alors ils se sont mis à faire des dessins sur les pierres pour nous remercier. Petit à petit, nous avons communiqué grâce à ces dessins. Nous leur avons appris à leur donner une signification et à comprendre le langage des entrelacs et des signes gravés. Nous leur avons appris à créer des outils et à les utiliser. Nous leur avons appris à connaître les plantes et à les utiliser pour se soigner. Nous leur avons appris à respecter la nature et à la voir telle qu’elle est pour mieux la comprendre et décrypter les messages du visible et de l’invisible.
Les Pictes recevaient souvent la visite de leurs voisins de l’île aux collines d’émeraude, les Irlandais, ils commerçaient avec eux et se battaient parfois aussi mais la plus part du temps, ils s’entendaient plutôt bien. Puis sont venus les peuples du nord, les Vikings, sur leurs bateaux aux formes étranges. C’était un peuple de marin curieux et assez pacifique somme toute, malgré leur rudesse. Ils se sont installés sur les côtes. Les Pictes les ont acceptés du moins…tant qu’ils restaient sur les côtes. Mais la vraie menace est venue des terres de Bretagne. Les Britons, les habitants de la Bretagne, ne venaient jamais près des terres des Pictes. Ils préféraient rester de l’autre côté des collines. De temps à autres, en hiver surtout, quand la nourriture se faisait rare en Alba, les Pictes faisaient des incursions chez leurs voisins Britons et volaient du bétail. Ils faisaient peur avec leurs visages et leurs corps à moitié nus peints de symboles étranges. Ils fondaient sur les villages en hurlant et tuaient les villageois qui tentaient de défendre leurs biens mais jamais ils n’ont tué pour le plaisir, uniquement par nécessité. Ces raids étaient rares mais particulièrement éprouvants par la terreur qu’ils suscitaient chez les villageois. C’est ainsi qu’ils se sont construits une réputation de peuple féroce et primitif. Lorsque les Romains ont envahi la Bretagne, ils ont essayé de prendre possession d’Alba, qu’ils appelaient alors la Calédonie. Mais les Pictes se sont défendus. Les Romains se sont aventurer loin de leurs bases arrières et les Pictes les ont massacrés, ne laissant aucun survivant. Les Romains ont envoyé d’autres soldats qui ont eux aussi été décimés. Enivrés par leurs victoires et par le goût du sang, les Pictes ont accentué leurs incursions sur les terres des Britons défendues par les Romains. Ils surgissaient de nulle part, tuaient, brûlaient puis disparaissaient dans la brume. Pétrifiés de peur et incapables de se défendre, les Romains ont construit un mur (celui que vous appelez aujourd’hui le mur d’Adrien) pour se protéger des Pictes et des peuples du Nord qui voyant la faiblesse des Romains en profitèrent pour envahir un peu plus chaque jour le nord de la Bretagne. Nous ne sommes pas intervenus, ce n’était pas notre combat. Jusqu’au jour où…
Des hommes brandissant des croix ont osé franchir le mur. Les Pictes les ont laissés pénétrer suffisamment loin dans les terres avant de les arrêter. Les Pictes étaient un peuple de guerriers implacables mais aussi très curieux et avide de connaissances. Intrigués par les croix et par le fait qu’ils n’étaient pas armés, ils ont permis à ces hommes de se mêler à eux. Ils ont appris à communiquer et puis les conversions ont commencé mais pas assez vite selon le goût des hommes de Dieu. Alors, d’autres hommes avec des croix sont venus mais accompagnés cette fois-ci de soldats. Les Pictes ont été convertis en masse, le glaive sous la gorge ou égorgés sur place en cas de refus. Le choix était simple : embrasser la croix ou mourir. Là où la force brute n’avait pu venir à bout de ce peuple fier et brave, la ruse et la duplicité eurent raison de lui. Nous avons assisté à cela avec tristesse. Nous avions transmis une part de notre savoir à quelques hommes et femmes. Ils furent dénoncés, accusés de sorcellerie, torturés, lapidés, attachés sur des pieux et brûlés vifs sur la place des villages. Ils vous ont maudis sur leur bûcher, attisant encore votre haine et votre peur des croyances ancestrales. Nous nous sommes réfugiés au plus profond des forêts, des marais, des collines et des Lochs. Nous avons disparu à vos yeux mais nous sommes toujours là. Quelques uns d’entre nous ont essayé de vous ramener à la raison et de vous faire comprendre que nos croyances pouvaient très bien vivre ensemble et s’enrichir les unes des autres. Mirddin, celui que vous appelez Merlin, a échoué malgré toute sa volonté et sa puissance. Il se terre aujourd’hui et espère encore un nouvel élu. Nous l’attendons tous cet être de sagesse et de courage qui osera affronter le monde des hommes pour ramener la paix dans leurs cœurs pleins de haine. Peut-être l’avons-nous trouvé, l’avenir nous le dira…
Mirddin, je disais, a échoué. Les armées du Christ étaient enragées et ceux qui les dirigeaient l’étaient plus encore. Mirddin a perdu cette bataille mais du chaos est né un semblant de paix, du moins pour nous qui vivions cachés car la Bretagne, elle, était à feu et à sang. Les Britons, les Saxons et les peuples venus du Nord et même d’Irlande se sont déchirés pendant des générations avant d’accepter de cohabiter sur cette vaste île de Bretagne. C’est l’appât du gain qui a mis fin aux guerres. Grâce à quelques hommes pressés de s’enrichir et suffisamment habiles pour être écoutés des rois, des trêves ont été signées pour que s’établissent des échanges commerciaux. Les trêves ont duré et une paix durable s’est établie, basée sur le commerce et avec le temps, les cultures se sont mélangées et aujourd’hui les belligérants d’hier ne forment qu’un seul et même peuple. Là où la sagesse a échoué, le pouvoir de l’argent a réussi. Est-ce là l’avenir du monde, une paix universelle bâtie sur des montagnes d’or ? Nous trompons-nous dans notre quête incessante de sagesse ? Je ne peux me résoudre à baisser les bras et à laisser notre monde se laisser engloutir sous des monceaux d’or. Une paix durable, véritable, désirée du fond du cœur ne peut tenir sur des fondations aussi branlantes basées sur l’avidité et le profit. Mais je m’égare encore…
Le mur construit par les romains est resté et derrière lui nous étions à l’abri, protégés par les superstitions et la réputation du peuple des hautes terres, les Highlanders. Personne n’osait s’aventurer sur les anciennes terres des Pictes. Les légendes sont nées ainsi, mélange de vérité et de fantasme. Cela nous arrangeait bien. Nous avons continué à instruire quelques élus choisis parmi les clans des Highlanders, les descendants des Pictes.

Pourquoi avons-nous persisté à transmettre notre savoir ? Mais parce que c’est dans notre nature et que notre survie en dépend. Nos élèves savent écouter le vent dans la bruyère et lire les signes sur les feuilles du chêne, dans le vol de la corneille ou dans la trace du cerf rouge. Ils savent comprendre le chant du loup les nuits de pleine Lune. Ils ont appris à respecter toutes les croyances et à prendre le meilleur de chacune pour les enrichir. Nous avons besoin de transmettre nos connaissances quel que soit le domaine concerné afin de perpétuer notre culture. Mais nous avons appris la prudence et nous ne dévoilons jamais la vraie raison de ce besoin de transmission. Nous avons aussi appris à nous protéger et nous formons désormais nos propres guerriers. Ils sont peu nombreux mais leur nombre importe peu car un seul d’entre eux pourrait décimer une armée entière par le seul pouvoir de son esprit. Nous aurions pu dès le début vous anéantir d’un seul battement de cil. Nous ne l’avons pas fait car cela aurait été contraire à ce que nous sommes. Quelques uns d’entre nous pourtant n’ont jamais accepté que nous vous aidions à grandir. Certains ont même créé une confrérie destinée à vous détruire. Les pauvres fous, ils n’ont pas compris que si vous veniez à disparaître nous nous condamnions nous même. Nos véritables ennemis sont les membres de cette confrérie. Ils sont puissants et n’hésiteront devant aucun subterfuge pour vous détruire. Leur magie est plus puissante que la nôtre car elle se nourrit des sentiments noirs de ses adeptes : la haine, la peur, la honte, la culpabilité, la colère…tous ces sentiments qui étouffent une âme, ils les subliment et les façonnent jusqu’à devenir une arme mortelle. Celui que nous appelons le Mage Noir est leur chef. C’est un être dangereux et dépourvu d’âme, la haine est sa seule nourriture, donner la mort est sa seule jouissance. Nous avons essayé de le combattre mais nous avons échoué car il connaît tous nos sortilèges et plus encore, nos faiblesses. Nous l’observons depuis des siècles et cherchons encore un moyen de l’éliminer tout en vous protégeant.
Nous l’avons peut-être trouvé. Et même si nombre d’entre nous sont sceptiques compte tenu de ses origines et de sa nature, j’ai grand espoir qu’elle réussisse là où nous avons échoué. « Elle », car il s’agit bien d’une femme, Enora, la prophétie l’avait annoncée mais comme les légendes, les prophéties ont aussi leur part de fantasmes et de fantaisies, largement alimentés par celui qui les crée et l’objectif qu’il vise. Goddin était un ami, je dis était car le Mage Noir l’a tué pour l’empêcher de faire connaître sa prophétie dans le monde des Hommes. Mais Goddin avait eu le temps de me la transmette avant de mourir et je l’ai moi-même transmise au puissant clan des Mac Donald des Isles. La fille aura fort à faire pour arriver au bout de la prophétie mais j’ai bon espoir qu’elle y arrive. J’ai cependant compris avec le temps que ses qualités de guerrière ne serviront à rien contre le Mage Noir, elle peut se protéger de lui mais elle ne peut pas l’attaquer. Du moins pas encore. Mais je sais avec quelle arme le vaincre. Jusqu’à présent ceux qui l’ont utilisée n’ont pas su résister à sa puissance et sont morts avant de savoir sans servir. Elle peut réussir là où les autres ont échoué. Si ce n’était pas le cas, le Mage Noir n’essaierait pas de l’éliminer depuis qu’elle est enfant. Il a peur d’elle et de ce qu’elle est capable de faire. A nous maintenant de le découvrir. Si elle veut bien me laisser faire et faire confiance à ses dons naturels ! Heureusement Donald est là pour m’aider et la guider sur le bon chemin.
Donald, mon ami, mon frère… Il a renoncé à notre monde pour servir notre peuple et a accepté de prendre apparence humaine pour mieux nous aider. Il est le chef de nos guerriers, les Gardiens de la Voie du Temps. Il est le lien entre le monde des humains et le nôtre. Il est mon bras armé, mon conseiller, ma conscience aussi parfois, mais surtout, il est mon ami. Le Mage Noir sait le lien qui nous unit et je tremble pour lui parce que dans le monde des humains il est aussi nu que l’enfant qui vient de naître ; il ne peut plus se servir de ses pouvoirs. Comme moi, comme nous tous, il dépend de la fille et de sa capacité à comprendre la magie et à s’en servir à bon escient.

Vous ne savez toujours pas qui je suis ou ce que je suis. Mais cela a-t-il une réelle importance pour vous?

Je lis dans les âmes et les cœurs, je visite les âmes des morts, je peux même les faire revenir dans le monde des vivants le jour de Samain pour délivrer leurs messages d’amour et de paix. Est-ce cela que vous voulez entendre ? Vous frissonnez ? Vous pouvez car je peux faire de votre vie un enfer ou bien au contraire la rendre douce et belle. Je peux aussi guider le cerf assoiffé vers une belle mare limpide, je peux faire pleuvoir pour aider les jeunes pousses à percer, je peux pousser les nuages au loin, je peux faire tomber la foudre et échouer les navires, je peux aussi faire pousser les plantes qui guérissent vos maux ou les faire disparaître à jamais. Je peux vous aider ou vous détruire. Inutile de me comparer à votre Dieu, je ne suis pas lui, je n’ai aucune essence divine. Je ne viens pas non plus d’une autre planète. Je suis, c’est tout. Si je vous demandais qui vous êtes? Vous me répondriez en me donnant votre nom mais cela ne me renseignerait pas plus sur qui vous êtes au fond de vous. Me donner un nom, ne vous servirait à rien. Si cela peut vous aider à donner un sens à cette quête, dîtes-vous que je suis un peu l’âme des Celtes de cette Terre et cela devra vous suffire.
Ce que le Mage Noir a choisi de faire de ses pouvoirs, je le peux aussi mais mon âme n’est pas noire comme la sienne et ma conscience est suffisamment pure encore pour que je sois incapable de faire le moindre mal à qui que ce soit ou à quoi que ce soit. C’est pour cette raison que j’ai besoin de Donald et de la fille.
Ma voix la berce depuis qu’elle est enfant et je l’accompagne depuis toujours. Je lis dans ses pensées et je connais son cœur. Elle a en elle la connaissance de la magie, elle ne le sait pas elle-même mais elle le découvrira au fur et à mesure de son apprentissage. Si elle veut bien m’écouter… Elle est aussi récalcitrante qu’un jeune poulain, tout aussi fougueuse, orgueilleuse et insolente. C’est la tâche la plus ardue que j’aie eu à effectuer depuis bien des millénaires !

A suivre...